Les articles et dossiers de presse ressassent à n’en plus finir la recette miracle : une plaisanterie qui devait durer quatre concerts devenue en six ans un phénomène musical. Le cliché, qui possède ses vérités, n’en cache pas moins les batailles d’ego, les difficultés à réunir tout ce monde, les carrières individuelles à concilier et une économie à construire. Joyeuse expérience amicale et musicale, rénovation de la MPB (Musique Populaire Brésilienne) ou stratégie peaufinée, l’Orquestra Imperial est un cas d’étude. Qui se cache derrière l’OI, comme on l’appelle plus communément ? Cet orchestre est un mélange improbable de Djs à la mode (Dj Marlboro a contribué à populariser le funk chez les playboys de Rio), de musiciens de la nouvelle génération (les +2 : Moreno Veloso, Kassin et Domenico), de filles éclectiques (Thalma de Freitas, actrice et chanteuse ; Nina Becker, styliste et chanteuse), de vétérans de l’avant-garde (Nelson Jacobina) et de sambistes traditionnels (Wilson dans Neves).
L’OI, ce sont 19 artistes, un nombre plus important de musiciens que d’instruments nécessaires (trois guitares et trois batteries), peu de cuivres pour un orchestre et un nombre élevé de chanteurs, sans compter les nombreux invités de marque : Marisa Monte, Caetano Veloso, Bebel Gilberto, Erasmo Carlos… de quoi décourager n’importe quel manageur normalement constitué. Tant de musiciens pour jouer des vieilles sambas, des boléros, des bossas, des chansons enfantines, des reprises rock, dans une ambiance gafieira qui offre un futur à ce projet voué à priori à l’échec. La gafieira, c’est le bal de la samba où, entre les années 30 et 60, les classiques du genre étaient interprétés par les plus grands, où la populace se mêlait aux marlous, où chacun peaufinait ses pas et son style.
Non content de faire danser un public éclectique qui se rue chez les marchands de vinyles à la sortie de chaque concert, l’Orquestra Imperial sort un disque qui réunit compositions d’auteurs et enregistrements de standards. Comme l’OI n’est pas à un paradoxe près, il a été enregistré en public avec quelques ajouts postérieurs, sous les conseils avisés de Mario Caldato Jr (Marcello D2, Marisa Monte). Mais Carnaval Só Ano Que Vem (le Carnaval, seulement l’année prochaine) n’est pas un live, c’est une réunion de compositions à écouter à tête reposée où les subtilités instrumentales se font entendre.
L’Orquestra Imperial a vu le jour en 2002 lorsque Berna Ceppas (le producteur des loufoqueries de Kassin) et ce dernier furent invités par le Ballroom, salle de concert aujourd’hui disparue, à faire ce qui leur plaisait. Ils appellent les amis et organisent une gafieira. Le but était de se rencontrer et de se divertir, mais les voilà au bout de 5 ans devenus une attraction nationale et internationale. "A pelada da galera", (surnom donné par Seu Jorge, en référence aux "peladas", ces parties de football informelles qui se jouent partout au Brésil) est devenue un business que certains dénoncent, comme Fred Zero Quatro, leader du groupe de Recife Mundo Livre S/A : "c’est devenu une affaire opportuniste de monter un orchestre pour faire danser la classe moyenne", déclare-t-il à la presse.
Si le Nordeste du Brésil peut se targuer de plus d’une douzaine de traditions pour renouveler sa créativité, ce n’est pas le cas de Rio, toujours sous le feu des projecteurs mais régulièrement en mal d’inspiration. Depuis le début du siècle, ses "bourgeois-bohèmes" pillent la favela de ses meilleures compositions pour créer une samba officielle. Plus récemment, le funk des ghettos a inondé les dancefloors de la planète. Autre voie, la MPB, révélée par les grands interprètes (Buarque, Veloso, Regina, Bosco ou Bethânia), est devenue prisonnière de ces gardiens du temple en mal de créativité. Depuis les années 80, les nouvelles générations ont trouvé la parade : le collectif. C’est en occupant ensemble le Circo Voador au cœur de Rio que Lenine, Bebel Gilberto ou Marisa Monte ont conquis leur public et leur singularité, car on serait en peine de faire entrer la musique de chacun dans des cases prédéfinies. Il en est de même des musiciens de l’Orquestra Imperial (dont le succès a coïncidé avec la réouverture et l’occupation du Circo Voador) qui, grâce à cette réunion amicale et musicale, réussissent à se construire une renommée en parallèle de carrières individuelles disparates. Belle stratégie !